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VULGARISATIONS - O - Réforme radicale

Interview de Christian Gomez, Docteur d'Etat en sciences économiques, ancien élève du Prix Nobel Maurice Allais et directeur de banque à Zurich
Le Temps - Samedi 11 octobre 2008


L'économie mondiale est au bord du gouffre. Tout le monde s'interroge sur la sécurité et la valeur de son épargne et beaucoup subiront demain le chômage et l'angoisse du lendemain. Les pertes économiques et financières promettent d'être considérables. Pourquoi? Une raison de fond: le mode de création monétaire dans nos économies. A l'heure où cette crise marque la faillite quasi-totale de la plupart des schémas intellectuels en vogue au cours des vingt dernières années, le temps est peut-être venu de penser «out of the box» et de proposer des solutions radicalement nouvelles. En l'occurrence, la solution proposée s'inscrit dans une lignée prestigieuse des plus grands et des vrais économistes libéraux de notre temps: Irving Fisher, l'Ecole de Chicago et Milton Friedman, Maurice Allais... 


Peu d'économistes nieront que les causes de la crise d'aujourd'hui résident dans une expansion démesurée des agrégats monétaires et de crédit. En fait, même si celle-ci a donné lieu à plus de débordements que d'habitude, elle ne diffère pas dans sa cause ultime de celles qui l'ont précédée et cette raison, c'est le pouvoir de création monétaire des banques. Pour bien comprendre ce point, il faut résumer le mode de fonctionnement du système monétaire en trois traits:
- Les banques, par leurs opérations de crédit, disposent du pouvoir monétaire, c'est-à-dire du pouvoir de créer ou de détruire de la monnaie;

- La mise en œuvre de ce pouvoir dépend en fait des «humeurs» d'acteurs privés: les désirs conjugués des banques de prêter et des agents économiques d'emprunter;

- De ce fait, l'évolution de la quantité de monnaie en circulation, dont dépendent les fluctuations de l'activité économique et le mouvement des prix, résulte de décisions «privées» et est soumise aux emportements des acteurs économiques.

Par ailleurs, ce système aux origines historiquement frauduleuses distord indûment la répartition des revenus, car le privilège de création monétaire crée une rente, qui n'est pas différente conceptuellement des gains qu'obtiendrait dans son activité une association de faux-monnayeurs qui achèterait des biens et/ou des actifs sur le marché ou prêterait à d'autres personnes avec la monnaie fabriquée.

Vouloir modifier cette situation, c'est d'abord vouloir rendre le pouvoir de création monétaire, et la rente qui lui est attachée, aux seules autorités monétaires et, in fine, à l'Etat, qui retrouverait ainsi la plénitude de son pouvoir «régalien»; ensuite faire en sorte que tous les types d'investissement soient financés par de la «vraie» épargne, c'est-à-dire que le crédit bancaire soit financé par des dépôts d'épargne à maturités fixes sans aucune transformation possible des échéances pour éliminer tout germe d'instabilité.

Pour réaliser cet objectif, un des grands partisans de ce système, le Prix Nobel français (1988) Maurice Allais, a proposé dans de nombreux travaux de séparer les fonctions bancaires en les faisant exercer par des entités distinctes, principalement:

- Les banques de dépôts, qui ne s'occuperaient que de la gestion des encaisses des clients (cash management), en les couvrant à 100% par de la monnaie de base (banque centrale) et en se faisant rémunérer pour ces services.

- Les banques de prêts, qui recevraient les dépôts à terme/d'épargne et les prêteraient à des termes légèrement plus courts aux emprunteurs.

Les conséquences de la mise en œuvre d'un tel système seraient considérables. Du point de vue de la politique économique, le contrôle total de l'offre de monnaie donnerait des moyens très efficaces de régulariser l'évolution économique et l'inflation, tout en prévenant tout risque systémique. Du point de vue de l'efficacité économique, non seulement la gestion des encaisses serait optimisée par les banques (baisses des coûts) et par les agents économiques (du fait du coût d'usage de la monnaie), mais le rôle régulateur des taux d'intérêt dans l'orientation de l'épargne et la sélection des investissements serait magnifié. Enfin, en ce qui concerne la répartition des revenus, la capture de la «rente» monétaire permettrait d'obtenir une recette budgétaire supplémentaire d'un montant significatif (pour la zone euro, en première approximation, l'équivalent de la moitié de l'impôt sur le revenu pour un taux de croissance de la masse monétaire de 4,5%). Par ailleurs, du fait des caractéristiques du processus de transition du système actuel au système projeté, une large partie des problèmes liés à l'existence d'une dette publique imposante serait réglée, comme nous le montrons ci-après.

Difficile à mettre en oeuvre? Pas vraiment. Dès la décision de réorganisation prise, les banques actuelles seraient invitées à se transformer en holdings bancaires (voir schéma ci-dessus). Pour couvrir les besoins en monnaie de base nécessaires au passage des dépôts à vue dans les banques de dépôts, les techniques les plus simples de la titrisation pourraient être utilisées, parmi d'autres solutions possibles. Les banques actuelles créeraient chacune des structures de titrisation ad hoc auxquelles elles vendraient le montant de créances nécessaires détenues à leur bilan, le financement étant assuré par l'émission de notes souscrites par la banque centrale. Comme les banques resteront en charge du service de ces créances (recouvrement des intérêts et du principal), aucune interruption des relations clients ne serait à prévoir et, comme ce service serait rémunéré, le compte d'exploitation des banques serait protégé.

Dans la période de transition, on assisterait à un double mouvement conjugué au fur et à mesure du remboursement des créances placées dans la structure de titrisation: d'un côté, la banque centrale, pour éviter tout recul de la masse monétaire, les remplacerait à son bilan par des achats de titres publics; de l'autre, les banques de prêts renouvelleraient à l'échéance les créances initiales à partir des dépôts d'épargne effectués par leurs clients. C'est dans ce processus que se trouve une solution, radicale elle aussi, au problème de la dette publique puisqu'une part substantielle de celle-ci serait absorbée par la banque centrale qui rétrocéderait les intérêts de cette dette à l'Etat sous forme de profit de l'institut d'émission.

Ce système n'a jamais vraiment existé, même si des économistes prestigieux ont soutenu des approches similaires. Contre lui, il y a le poids des idées reçues sur l'inéluctabilité du système actuel et le choc des intérêts. Rendre la rente de la création monétaire aux citoyens, sous forme d'une ressource budgétaire, forcément, cela ne plait pas à tout le monde et surtout pas aux banquiers... Mais peut-être que les peuples pourraient s'intéresser à un système qui leur assurerait la prospérité, en libérant l'initiative, et la sécurité, en éliminant les «manias» qui ruinent périodiquement nos économies. Et si la refondation d'un nouveau capitalisme passait par là?


Date de création : 17/10/2008 @ 09:33
Dernière modification : 17/10/2008 @ 10:12
Catégorie : VULGARISATIONS
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